L'avantage de travailler sur cette encyclopédie avec des érudits de haute volée comme Géronimus Tahkwa dit LeLou est que je découvre des nouveaux aspects de la magie tous les jours. L'inconvénient est que je mesure aussi ainsi l'étendue de mon ignorance.
Qu'à cela ne tienne, j'ai pris mon courage à deux mains pour rédiger une biographie complète de Jiwandontu Priwardenniondi, et, force m'a été de constater qu'il existe très peu d'articles le concernant au sein de la Bibliothèque de notre Université. A vrai dire, il y en avait même qu'un seul : un dépliant concernant une conférence qu'il aurait donné, il y a plus de 25 ans, après avoir été invité par notre Université pour parler des formes mineures de magie. Etrangement, il semble n'y avoir eu aucun résumé écrit de cette conférence.
Il ne me restait donc qu'une solution : aller le rencontrer en personne. J'ai donc emprunté plusieurs moyens de locomotion, magiques et non-magiques, pour me rendre au pied du Kilimanjaro, en Afrique.
Quand j'ai débarqué en Afrique, je m'attendais à suer sang et eau pour arriver à trouver la piste de Jiwandontu Priwardenniondi. Si la chaleur était effectivement au rendez-vous, trouver ce sorcier fut bien plus facile que prévu. En effet, la gare était construite au milieu de nulle part, il n'y avait que le bâtiment de la gare et quelques bâtiments de stockage. Je savais, d'après les récits d'exploration que j'avais retrouvés, que plusieurs pays européens avaient de nombreuses fois essayé de s'implanter de force dans la région, sans succès. Ce n'est que quand des marchands sont venus proposer des échanges commerciaux de façon pacifique qu'un accord a été conclu et que la gare avec ses espaces de stockage a pu être implantée, sur une ligne de force autorisée par les autochotones et déterminée par un rituel de Telluromancie.
Quelle ne fut pas ma surprise, sur le quai de la gare, de voir mon nom inscrit sur une pancarte, tenue par un petit enfant à la peau très sombre et au sourire édenté. L'enfant ne parlait pas français, il répétait en boucle : “ Bienvenue Mme De La Fontaine. ” et “ Par ici. ” Mais il lui a été impossible de répondre à mes questions, il n'en comprenait pas un traitre mot. Mon guide auto-désigné ne me semblant pas hostile, j'ai décidé de le suivre.
L'enfant me conduisit jusqu'à une cariole abritée, tractée par un animal ressemblant un peu aux vaches de chez nous. Je fus ensuite conduite jusqu'à un village, à quelques heures d'un bon trot. Le village en lui-même était constitué de petites maisons sans étage, rondes. Les murs semblaient faits en un mélange de terre et de paille, qui m'a rappelé les murs en pisé que l'on trouve dans les campagnes de la région lyonnaise.
Même si mon jeune guide me fit boire régulièrement, je me sentais de plus en plus nauséeuse en m'enfonçant dans les terres. A l'arrivée au village, il me fallut tout mon self-control pour ne pas rendre mon déjeuner alors que je descendais de la cariole.
Je fus accueillie par plusieurs grandes personnes à la peau sombre et des vêtements très colorés, qui parlaient entre elles à l'aide d'un mélange de cliquetis et de sifflements. Un homme d'un âge vénérable qui avait l'air d'avoir l'autorité dans ce village s'approcha alors de moi, avec un sourire aussi édenté et bienveillant que celui de l'enfant qui m'avait accueilli. Il portait dans ses mains un pot contenant une peinture rouge. Il me montra un symbole sur son front et, par signes, me fit comprendre qu'il voulait faire le même sur le mien.
Je décidais de lui faire confiance et lui laissais dessiner le symbole. Aussitôt, mon esprit s'éclaircit et mon corps sembla s'adapter d'un coup à la chaleur environnante. Mon air surpris fit rire mon hôte, bientôt rejoint dans son hilarité par les autres individus à peau sombre qui nous entouraient. Il se mit à parler, et étrangement, j'étais maintenant capable de comprendre son langage de sifflement et de cliquetis. Il se présenta comme Jiwandontu Priwardenniondi, m'indiqua que mon arrivée avait été prédite et m'invita à le suivre pour un banquet avec les gens de son village.
Les deux semaines qui suivirent furent pour moi un enchantement de tous les instants. Si le peuple de Jiwandontu Priwardenniondi ne pratique pas du tout la Magie de la même façon que les Européens, ils ont une affinité naturelle avec les Vents de magie qui a forcé mon respect.
J'entends déjà certains des Ainés de l'Université s'étouffer à la lecture de mon article, mais le fait est que la magie développée par le peuple de Jiwandontu Priwardenniondi leur a permis de résister à l'invasion de leur territoire par de nombreuses forces étrangères, tout en leur assurant une subsistance sereine et tranquille pour la pérennité de leur peuple.
Ils se présentent à la fois en tant que gardiens de la nature et en tant que serviteurs de celle-ci. Ils ne prennent jamais la vie d'un autre être vivant, sauf en cas de nécessité absolue pour leur propre survie. Grâce à des rituels complexes auxquels ils m'ont permis d'assister de loin, ils sont capables de soigner leurs malades et leurs blessés comme le font nos plus éminents Thaumaturges, mais de façon très différente de par chez nous. Ils utilisent aussi des rituels qui s'apparentent à la Sigilomancie, mais ils tracent des symboles très différents de ce que j'ai pu étudier jusqu'ici. Même la Nécromancie, qui est interdite en France, trouve ici une application douce, pour solliciter les avis et conseils des anciens plus expérimentés et déjà partis pour l'Autre Monde, pour enseigner l'histoire de leur peuple et les risques de telle ou telle pratique.
Ceci-dit, comme leur société est très peu technologique, Jiwandontu Priwardenniondi était très intrigué de mes questionnements sur la Dégradation du champ de Hauteville. Il m'a indiqué que notamment, autour de la Gare, quand une locomotive arrivait, il avait noté qu'effectivement, les rituels pour détecter les intrus indésirables étaient moins efficaces. Il m'a alors demandé de relayer une demande pour une collaboration avec les autorités européennes afin de garantir que la Gare continuait à être inoffensive pour son peuple.
Si elle a lieu, cette première collaboration pourrait déboucher sur une collaboration à grande échelle, ce qui, à mon humble avis, serait aussi bénéfique pour le peuple de Jiwandontu Priwardenniondi que pour nos sociétés européennes.